De la difficulté de donner ou le charme de l’indifférence

Cet article, aussi docte puisse-t-il paraitre, ne doit pas être lu comme un sermon, mais comme une invitation à réfléchir sur ce qui nous pousse à agir ou non. Il est très personnel, même si j’espère que quelques-uns s’y retrouveront…

Mon analyse, toute personnelle donc, part de deux constatations.

D’une part, que malgré tout, l’Homme est plutôt enclin à aider son prochain. Par exemple, lorsque vous n’êtes pas pressé et que quelqu’un vient vous poser une question dont vous avez la réponse, il est rare que vous la lui refusiez.

Cependant, lorsqu’un mendiant vient nous interpeller dans le métro, il est rare que nous lui donnions. De même une personne sans logement, assise en tailleur sur un trottoir entend bien rarement tomber les pièces dans son gobelet McDonald… Mais dès qu’une personne décide de donner, comme si elle rompait un sceau magique, d’autres personnes l’imitent, et donnent à leur tour.

Je me suis interrogé sur la nature de ce sceau qui nous empêche d’aider ceux qui en ont besoin. Voici mes modestes conclusions.

La première cause, le premier maléfice qui créée ce sceau est pour moi que nous vivons comme des robots, mais des robots qui seraient encore emballés dans leurs boîtes. Quand nous marchons dans la rue, quand nous prenons le métro, nous sommes prisonniers de nos pensées, enfermés entre les deux écouteurs de notre casque audio, dérivant entre les lignes de nos livres, pendus à notre téléphone portable. Nous nous extrayions de la situation, de la réalité parfois un peu pénible, un peu bruyante, un peu malodorante, en espérant que le trajet passe plus vite. Nous mettons une barrière entre la réalité et nous. Et Michel, 45 ans, qui est au chômage depuis trois ans et vit dans la rue depuis 6 mois, qui braille pour nous demander une pièce ou un ticket resto, nous rappelle durement à cette réalité que nous cherchons à oublier.

Nous essayons de ne pas le voir, d’éviter son regard, nous plongeons la tête dans notre livre, regardons manifestement par la fenêtre du métro, sans rien voir que son reflet pitoyable. Nous lui refusons un regard, je ne parle même pas de sourire, nous refusons de le voir, à défaut de le reconnaitre comme un des notre- un ADF -, nous ne lui reconnaissons même pas son humanité. Non seulement nous ne lui donnons rien, mais en plus, nous lui prenons tout ce qui lui reste … et le pire, c’est que ce que nous lui reprochons, c’est de ne pas nous laisser nous évader du présent, nous lui faisons porter la responsabilité d’un tort qui en réalité nous incombe, celui de fuir ; en réalité, nous devrions le remercier de nous rappeler à la réalité, aussi dure soit-elle.

C’est peut-être la première étape vers la générosité que d’offrir, pas même un sourire, mais juste un regard. Ce n’est pas facile, parce que bien sûr, toute cette misère et cette crasse nous paraissent impudiques, voire obscènes. C’est pas facile parce que de regarder, et donc de reconnaitre cette souffrance, accuse indirectement notre inaction, notre passivité.

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L’embarrassant sentiment de supériorité

J’en viens au deuxième point. Ce qui est difficile, dans le geste de donner, c’est le geste lui-même. Je veux dire, sortir son porte-monnaie, l’ouvrir, prendre une pièce ou deux, la tendre, la déposer dans cette main noire et tremblante, regarder la misère nous sourire, lui sourire en retour, et avoir un peu mal.

Je me suis surprise parfois à souhaiter que les pièces se télétransportent directement dans la poche du mendiant. C’est étrange, oui c’est bizarre, parce qu’en principe, on est heureux d’aider quelqu’un, on aime quand quelqu’un nous dit : « merci ».

Mais bizarrement, là, ce merci ne nous fait pas tant plaisir. Je me suis demandé pourquoi et je me dis que par ce geste, – celui de donner de l’argent à quelqu’un- nous établissons, plus ou moins directement, notre supériorité, nous la reconnaissons et la rendons manifeste.

 En général, celui qui a de l’argent est supérieur à celui qui n’en a pas : le client roi paye l’entreprise pour un service ou un produit s’il en est satisfait, le patron paye son employé s’il travaille bien, les parents donnent de l’argent de poche à leurs enfants, s’ils ont été sages … Il y a bien un état de supériorité de celui qui donne par rapport à celui qui reçoit, et cet état devient véritablement un rapport, lorsque par le transfert de bien, il s’établit un lien entre les deux entités. De la même façon, nous sommes en état de supériorité lorsque nous passons à côté d’un mendiant dans la rue, mais il y a un rapport de supériorité lorsque nous lui donnons de l’argent.

C’est beaucoup plus simple de donner par virement bancaire à Action contre la Faim : rien à faire, un prélèvement sépa automatique de 7 euros et puis l’humanité va mieux (attention, je ne dis surtout pas que c’est pas bien, je dis juste que cette forme de don est plus simple parce que médiatisée). Mais là on regarde la personne dans les yeux, et on lui dit “tiens, voilà, je te donne de l’argent, pour l’amour de Dieu, pour l’amour de l’humanité, parce que tu me fais pitié”. On se sent presque mal, on se sent coupable de jouir de tant de bien face à quelqu’un qui n’a rien. Mais, pour moi, ce qui est le plus difficile c’est que c’est le moment où on comprend notre responsabilité : cette personne a besoin de nous, nous l’aidons parce que nous en avons le pouvoir, et si c’est bien, si c’est juste alors ce pouvoir devient un devoir. Nous faisons l’expérience de notre responsabilité, à titre d’humain face au reste de l’humanité.

Et dans le fond c’est peut-être ça le vrai sens de la solidarité, c’est-à-dire pas seulement soutenir les gens qui sont au même niveau que nous, pas seulement soutenir ceux qui ont les mêmes origines ou les mêmes ambitions (ça c’est plutôt du communautarisme, soutenir des gens dont on se sent naturellement ou culturellement proches), mais accepter qu’il existe un lien, de responsabilité, de respect, un lien humain entre les membres de la société, un lien qui nous implique, qui nous coute d’une façon ou d’une autre, qui nous engage.

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Mais revenons à nos moutons, car j’en arrive à mon troisième point. En effet, j’ai parlé d’humanité. Cette personne, Michel, 45 ans, qui n’a pas pris de repas chaud depuis 4 jours, nous apparaît comme le symbole d’une humanité souffrante. Sa souffrance, qui est l’incarnation de tant d’autres, de millions, de milliards de souffrances, nous accable, nous décourage.

C’est le principale écueil, car, souvent, ce qui nous retient de donner, et qui fondamentalement, n’est pas aberrant, c’est de nous dire “oui je donne à lui, mais si je commence à donner à tous ceux qui me demande, je serais ruiné avant d’arriver à destination” ou bien encore “pourquoi donner à lui plutôt qu’un autre” … En fait, lorsque nous faisons ça, nous volons encore à Michel son humanité, nous faisons de lui une image d’Epinal, celle du « sdf du métro parisien ». Nous oublions que Michel avait un logement avant, il avait une adresse, il avait un travail, un patron, des collègues, Michel est un homme, il a des passions, il a des rêves, il a aussi des défauts. Nous oublions surtout que, si Michel en est là aujourd’hui c’est que OUI l’euro que nous allons lui donner (ou pas) va faire une différence pour lui, au moins ce soir.

 Nous, nous pensons à long terme : “c’est pas en donnant des euros par-ci par-là qu’on va relever le pays, c’est des problèmes structurels qui mènent là où on en est”, et puis “Michel, est-ce qu’il veut s’en sortir au final ? demain ça ira pas mieux pour lui …”.

Mais pour Michel, demain ça n’existe pas, c’est  ce soir  qui compte, notre euro, qui permet de manger et de dormir à l’abri, est tout ce qui compte, et il a sans doute plus de valeur que n’importe quel objet pris au hasard dans notre appartement douillet. Alors oui ça vaut le coup de donner un euro à Michel, même si on peut pas donner un euro à tous les Michels, ça vaut le coup de lui sourire, et ça vaut le coup de le regarder dans les yeux, pour pas lui mentir et pour pas nous mentir, parce que malgré tout, il y a pas de raison qu’il s’en sorte pas Michel, si tout le monde le regarde dans les yeux et lui sourit, même si tout le monde lui donne pas un euro …

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Signer les pétitions en ligne, est-ce utile ?

J’aborde ici une question qui, je pense, nous est tous venue à l’esprit un jour. En effet, les pétitions en ligne se multiplient et pas un jour ne passe sans que l’une ou l’autre n’atterrisse dans ma boîte aux lettres électronique ou sur mon fil d’actualité Facebook.

Je vais donc essayer de répondre à cette question qui nous taraude tous.

Les pétitions, une des voix de la démocratie directe 

La pétition constitue un des outils importants des démocraties directes (où le peuple vote les lois directement et non par le biais de représentants comme on peut le lire ici) puisqu’elle permet aux citoyens de soumettre au parlement des projets de lois. La pétition est une forme de démocratie participative, qui se définit comme l’ensemble des dispositifs qui permettent de mieux intégrer les citoyens dans la vie politique et les faire participer aux processus de décision.

Il faut 1 million de signatures pour saisir la Commission Européenne et l’inviter à soutenir une loi (plus d’infos ici). En Suisse, 50 000 signatures peuvent faire annuler une loi, en France, depuis 2008, les citoyens peuvent saisir le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dès lors qu’une pétition réunit 500 000 personnes, mais l’initiative des lois reste la prérogative du gouvernement.

En tant que telle, la propagation des pétitions semble le signe d’une évolution positive de la démocratie, qui laisserait une plus grande place au citoyen.

 Avec des points d’ombres

Tout d’abord, la valeur des pétitions en ligne pose problème, puisqu’il est difficile de vérifier le nombre de voix, même si les sites mettent en place des systèmes de vérification.

L’identité de l’auteur de la pétition, qui peut rester anonyme ou utiliser un pseudo peut donner lieu à des manipulations, comme l’évoque cet article du Monde).

Il faut souligner également que le contenu de la pétition, les informations qui y sont exposées et qui motivent la signature, ne sont pas vérifiées par les sites qui les hébergent. Autrement dit, n’importe qui peut vous demander de signer pour n’importe quoi.

Notons enfin qu’une des sources de revenue de ces sites d’hébergement de pétitions est la vente aux grosses ONG et associations caritatives, de pétitions sponsorisées, adressées à une audience ciblée d’internautes, sensibilisés aux causes.

Enfin la question de l’utilisation des données reste très problématique, sachant que bien sûr, les engagements pris n’assurent de rien et qu’il est très probable pour ne pas dire certain que les données des signataires soient au moins utilisées, au pire revendues (pour plus d’info rendez-vous ici).

Des succès rares mais éclatants

Un nombre impressionnant de pétitions sont lancées chaque année, dont seulement une toute petite partie aboutie. En France, on peut prendre en exemple la pétition en faveur de la libération de Jacqueline Sauvage qui a récolté quelques 435 000 signatures, ou encore la pétition de Caroline de Haas contre la loi travail, qui a récolté plus d’un million de signatures et a conduit à une réécriture du texte (non satisfaisante pour les pétitionnaires).

Mais d’autres pétitions, qui n’atteignent pas un nombre aussi vertigineux de signatures peuvent rencontrer du succès.

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Les facteurs de réussite

Tout d’abord, pour réussir une pétition il faut que la personne à qui l’on s’adresse, la revendication et, éventuellement, les moyens de mise en œuvre, soient clairs et précis.

Concernant le nombre de signataires, il dépend bien sûr de l’ambition de la pétition. Pour un « petit enjeu », un petit nombre peut suffire.  Dans les cas des grands enjeux, c’est la loi qui détermine le nombre de voix nécessaires et il est en général très conséquent.

Les signatures de personnes importantes peuvent avoir leur importance, pour faire infléchir le pouvoir à qui l’on s’adresse comme pour motiver d’autres signataires.

Pour conclure, on soulignera que la pétition est un moyen de créer du lien social autour d’une cause, même si ce lien est virtuel, et d’informer les lecteurs d’un sujet grave. On peut prendre comme exemple la pétition contre l’excision en France, qui a lancé le débat sur un sujet tabou et peu médiatisé jusque-là (plus d’infos ici).

Autrement dit, libre à vous de signer ces pétitions, en sachant que ça vous engage -peut-être plus que ce que vous croyez- mais surtout lisez-les, si elles viennent d’une source sûre ou s’appuie sur de preuves, car elles constituent un canal d’information alternatif.